Observatoire des inégalités : précarité.

Publié le par cgt Educ'action92

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Analyses
Contrat première embauche (CPE) : une précarisation par le droit
le 4 mars 2006

La réforme actuelle du droit du travail pourrait, dans le contexte d’un chômage de masse, renforcer la précarité. Une analyse de Patrick Savidan (Paris IV et Observatoire des inégalités).

L’action du gouvernement dirigé par Dominique de Villepin en matière de droit du travail - annoncée lors de sa déclaration de politique générale à l’Assemblée nationale, le 8 juin 2005, et précisée depuis, avec l’élaboration du Contrat nouvelle embauche (CNE) et du Contrat première embauche (CPE) - inquiète et étonne à juste titre. Elle inquiète parce qu’elle s’applique, non à lutter contre la précarité, mais à créer un dispositif qui va lui permettre de s’épanouir en toute légalité. Elle étonne aussi parce qu’elle ne recule pas devant un extraordinaire coup de force idéologique : faire de cette précarité légalisée qu’institue tout particulièrement le Contrat première embauche, l’un des piliers d’une loi portant sur « l’égalité des chances ». Nous sommes ici bien au-delà des usages de la « langue de bois » ou de ceux de la « langue de coton ». Le gouvernement avait affirmé son intention de placer son action sous le signe du social en réponse aux inquiétudes qui s’étaient faites jour lors du vote au référendum du 29 mai ; ne craignant aucun paradoxe, ce sera donc au nom du social que l’on détournera à l’envi le sens des mots, qu’on euphémisera à tour de bras, dans des proportions telles que la précarisation des conditions peut désormais, pour un néolibéralisme dissimulé et radicalisé, signifier « égalité des chances » et « sécurisation des parcours professionnels ».

Ces nouveaux types de contrat de travail sont présentés comme des solutions aux problèmes que poserait la rigidité du Contrat à durée indéterminée (CDI). Cela sous-entend que le droit du travail est, en l’état, une des causes du sous-emploi de certaines catégories de la population, dont les jeunes. On peut fort bien concevoir qu’aux contingences et aux fluctuations de la vie économique doivent correspondre des instruments qui permettent une gestion souple et efficace de la production [1]. Sans même poser le problème de la légitimité et de l’efficacité à long terme des logiques dont procèdent les besoins de flexibilité sur le marché du travail [2], on peut néanmoins souligner que les employeurs ont déjà obtenu ou ont produit eux-mêmes, dans les faits, toute une série d’instruments d’ajustement. Ceux-ci se sont mis en place progressivement, et donnent en même temps une idée assez précise de la manière dont le CPE sera utilisé. Pour en juger, il est intéressant de faire un détour par la question du contentieux en matière de droit du travail.

Le recul des licenciements économiques

A cet égard, il faut tout d’abord remarquer, outre la très forte augmentation de la proportion des litiges émanant du secteur économique des services, que s’est produite, en l’espace d’une dizaine d’années, une très nette inversion dans les motifs de licenciement. Alors qu’en 1993, les licenciements dits « économiques » constituaient 61 % de l’ensemble des motifs de licenciement, ceux-ci ne représentent plus, en 2004, que 24% des licenciements. Cela signifie qu’en 2004, 76 % des licenciements ne sont pas, à proprement parler, des "licenciements économiques". [3]

On pourrait évidemment être tentés d’expliquer cette inversion spectaculaire en invoquant l’importante vague de licenciements économiques du début des années 1990. On pourrait également souligner que les licenciements économiques ne pouvaient que voir leur proportion diminuer par la suite, en raison de l’embellie de l’emploi sur la période 1997-2001 ou, à l’instar de Michel Camdessus, ancien Directeur général du Fonds monétaire international, affirmer que, si les employeurs renoncent aujourd’hui aux licenciements collectifs au bénéfice de licenciements pour motif personnel, c’est parce qu’ils s’inquiètent du pouvoir du juge et de l’incertitude que celui-ci ferait planer sur l’issue du litige [4]. Mais de tels arguments restent, sur le fond, insuffisants.

Il est vrai que les restructurations massives de l’industrie au début des années 1990 ont donné lieu à de nombreux licenciements économiques. Mais cela n’enlève rien au fait que le nombre de licenciements n’a pas, lui, globalement diminué et que, l’économie des services ne cessant, en France, de gagner en importance, c’est la structure générale de l’emploi qui se trouve transformée. Il en résulte que les formes dominantes du licenciement qui frappent les salariés changent de nature.

Quant à l’idée selon laquelle le recul proportionnel du licenciement économique serait lié aux incertitudes que le trop grand pouvoir donné au juge ferait - selon les employeurs - planer sur les procédures, là encore, les faits en contestent le bien-fondé. Les séries prud’homales montrent en effet que les taux de recours aux prud’hommes sont dix fois plus élevés pour ce type de licenciement que pour des licenciements dits « économiques » [5]. À tout prendre, un employeur aurait donc, statistiquement, moins à craindre d’un licenciement économique que d’une autre forme de licenciement.

La systématisation du licenciement pour motif personnel

Si, comme le confirme la tendance de cette « matière litigieuse », c’est le licenciement pour motif personnel qui est désormais privilégié, c’est aussi parce qu’il est porté par un mouvement d’individualisation plus général de la société qui se manifeste notamment par le décentrement des statuts protecteurs collectifs et l’érosion du pouvoir des organisations de salariés [6]. Les données relatives à la nature du contentieux prud’homal lèvent ainsi un coin du voile sur la façon dont, le plus souvent, se noue (et se dénoue) concrètement la relation de l’individu à l’emploi. Elles montrent que c’est, de plus en plus, à titre personnel que celui-ci se trouve saisi par les dynamiques économiques [7].

La Direction de l’Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques (Ministère de l’emploi, de la cohésion sociale et du logement note à ce propos, de manière tout à fait significative, que « des observations convergentes relient la progression des licenciements pour motif personnel à des pratiques nouvelles de gestion de l’emploi et des effectifs » (étude déjà citée, p. 2). Ceux-ci seraient devenus « l’un des moyens de réduire ou de recomposer la main d’œuvre dans le cadre des restructurations » (p. 2), parce qu’ils apparaissent moins risqués aux employeurs (à tort, nous l’avons vu) et parce que « moins visibles », ils permettraient de mieux préserver « l’image de l’entreprise » (p. 3) et seraient relativement plus « indolores » pour le corps social [8].

Plus fondamentalement, cette progression paraît liée à la diffusion des modes de management par objectifs, rendus plus « individualisants », plus systématiques et plus efficaces grâce à une organisation du travail qui intensifie celui-ci et accorde une place prépondérante aux nouvelles technologies de l’information [9]. La DARES constate ainsi que les licenciements pour insuffisance de résultats progressent de manière significative depuis les années 1980, qu’ils touchent plus particulièrement les hommes, affectent en priorité les salariés âgés de 50 ans et plus, les cadres et les agents de maîtrise et, enfin, qu’ils concernent davantage les entreprises de main d’œuvre et les enseignes « multi-marques ».

Ces nouvelles formes de contrat de travail sont supposées donner aux employeurs des moyens de gestion des ressources humaines plus souples, moins contraignants. Nous savons pourtant que ces derniers disposent en fait déjà des moyens de cette flexibilité, puisqu’ils n’hésitent pas à jouer sur la multiplication des stages, des contrats à durée déterminée, l’embauche d’intérimaires, le recours à la sous-traitance. Et nous voyons aussi qu’ils ont pu avancer sur ce terrain par une pratique du licenciement pour motif personnel qui donne une image assez nette de la manière dont pourraient se pratiquer le Contrat nouvelle embauche et le Contrat première embauche [10]

Toutes ces pratiques vont dans le sens d’une tendance lourde à l’individualisation du rapport à l’emploi et à la protection et, du fait du fort déséquilibre du rapport des forces dans le contexte d’un chômage de masse, à une précarisation renforcée des conditions d’existence. [11]

Du Contrat à durée indéterminée au Contrat indéterminé

Cette généralisation de la précarité n’affectera pas seulement directement ceux qui, pour diverses raisons et notamment du fait de leur niveau et de leur type de formation, pouvaient espérer obtenir rapidement un Contrat à durée indéterminée. Dans le cas du CPE, elle affectera tous les jeunes, tout simplement parce que le fait d’être susceptible d’être licencié à tout moment est plus gênant que d’être immédiatement au clair sur le terme de son contrat. Si un jeune bénéficie d’un contrat de courte durée, il peut l’accepter tout en continuant de chercher un emploi à durée indéterminée. Le CPE est au contraire, et au sens littéral, pendant deux ans, un contrat indéterminé, au sens où cet accord contractuel laissera le jeune salarié dans un état de parfaite indétermination quant à son avenir. L’assouplissement extrême de la procédure de licenciement - qui pourra se passer ne serait-ce que de l’invocation d’un motif - exposera le jeune à la possibilité de l’arbitraire. Il se trouvera, pendant deux ans, soumis à la domination de sa hiérarchie au sein de l’établissement. Même si cette domination ne se traduit pas, de la part de l’employeur, par des exigences et des attitudes abusives, ce pouvoir de nuisance sera pourtant toujours possible. Si, par ailleurs, pour compenser les effets de la flexibilité liée aux fluctuations du marché du travail, n’est pas mis un place un véritable dispositif de protection et d’encadrement des transitions professionnelles [12] comment le jeune salarié pourrait-il pas ne pas l’intégrer ? Comment pourrait-il éviter d’avoir à en tenir compte dans sa manière d’être au jour le jour ?

Un philosophe politique, Philip Pettit, écrivait récemment à propos de cette forme insidieuse de domination : « Quand on est exposé à la réalité ou la possibilité d’une interférence arbitraire, on ne souffre pas seulement d’être placé dans une situation de grande incertitude. Cela incite aussi à devoir garder un œil vigilant sur les puissants, à anticiper sur ce qu’ils peuvent attendre de vous et à chercher à leur plaire, ou à prévoir ce qu’ils feront afin de rester hors de leur chemin. Cela implique de se voir continuellement imposer la nécessité de faire sienne une déférence stratégique et un certain souci de l’anticipation. Vous ne pouvez jamais, l’esprit libre, ne vous préoccuper que de vos propres affaires ; il vous faut naviguer dans une zone minée où de toutes parts des dangers vous guettent » (Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement, Gallimard, 2004, p. 118). Espérons que cette sinistre description ne trace pas les contours de la nouvelle condition salariale.

[1] Voir sur ce point l’article très éclairant de Denis Clerc, « Emploi : Peut-on concilier sécurité et flexibilité ? », Alternatives économiques, n° 68, avril 2006.

[2] Sur ce point, voir Joseph Stiglitz, La Grande Désillusion (Paris, Le livre de Poche, 2002), Michel Aglietta, « Des mutations du capitalisme : une société salariale schizophrène », La revue de la CFDT, n° 17, février 1999), Michel Aglietta & Antoine Rebérioux, Dérives du capitalisme financier (Paris, Belin, 2004) et Jean Peyrelevade, Le Capitalisme total (Paris, Seuil, 2005)

[3] Voir, pour la Cellule « Études et recherches » de la Direction des Affaires civiles et du Sceau (Ministère de la justice, l’article de Brigitte Munoz-Perez & Evelyne Serverin « Le Droit du travail en perspective contentieuse. 1993-2004, D.A.C.S. 2005-2, novembre 2005, 140 p. ; étude qui confirme plusieurs analyses de la Direction de l’Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques (Ministère de l’emploi, de la cohésion sociale et du logement et notamment Maria-Teresa Pignoni & Patrick Zouary, « Les Nouveaux Usages du licenciement pour motif personnel », Premières Synthèses, DARES, Juillet 2003, n° 28.2, 9 p.

[4] Rapport consultable sur le site de la Documentation française : Le sursaut - Vers une nouvelle croissance pour la France, 2004. Voir notamment sur ce point les pp. 98-100. A la page 98, on lit notamment : "Vouloir s’opposer à la destruction d’emploi par la voie judiciaire est illusoire : le délai gagné en alourdissant le coût du licenciement se paye en emplois. Cette méthode n’évite finalement que peu les licenciements individuels. Le bénéfice pour les salariés est limité lorsqu’il existe. En revanche, elle complique les procédures. Cette complexité réduit l’incitation à créer des emplois et déforme la structure du marché du travail vers les formes d’emplois les moins protégées (CDD, intérim). Ce phénomène défavorise relativement les PME en matière de création d’emploi puisque le coût de la réglementation est plus élevé pour celles-ci que pour les grandes entreprises. Enfin, l’incertitude entourant l’intervention, grandissante, des tribunaux conduit les entreprises à anticiper un coût potentiellement élevé en cas de licenciement".

[5] En 2004, le taux de recours pour licenciement économique est de 2,5%, alors qu’il est de 25,8% pour l’ensemble des autres licenciements.

[6] Robert Castel, L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Paris, Seuil,2003, chap. III.

[7] Ce qui, évidemment, n’interdit qu’on puisse interroger en termes sociaux cette individualisation.

[8] V. Devillechabrolle & F. Rey, "Pourquoi les licenciements vont se multiplier", Liaisons sociales, février 2003, pp. 2-5.

[9] Voir sur ce point Philippe Askenazy, Les désordres du travail. Enquête sur le nouveau productivisme, Paris, seuil, coll. « La Républiques des idées », 2004.

[10] Gardons-nous d’adopter cependant, sur ce point, des approches trop globalisantes. Denis Clerc rappelle à très juste titre, dans l’article déjà cité, que si l’emploi est devenu effectivement, depuis vingt ans, plus instable, cela ne signifie pas qu’il en aille de même pour tous : « En 2001, écrit-il, parmi les salariés ayant au moins vingt ans de carrière, 24 % étaient chez le même employeur depuis leur début : c’est 8 points de plus qu’en 1982 ».

[11] Indiquons qu’en son principe l’idée sur laquelle se fonde le CPE avait déjà été suggérée dans le rapport Camdessus qui en proposait la généralisation dans ces termes : "Le groupe considère qu’une piste intéressante sur laquelle les partenaires sociaux devraient réfléchir est la création d’un contrat unique. Convenablement conçu, il permettrait de résoudre de fait la dualisation du marché du travail. La forme précise de ce contrat est naturellement à débattre. Mais une idée peut être avancée : la suppression du CDD et la création d’un contrat unique à durée indéterminée dans lequel les droits relatifs à la protection d’emploi et à l’indemnisation se renforceraient progressivement" (p. 92).

[12] Dans « Emploi : Peut-on concilier sécurité et flexibilité ? » (op.cit.), Denis Clerc écrit justement qu’il importe de ne pas « confondre instabilité et insécurité. L’instabilité désigne le fait qu’une relation d’emploi est limitée dans le temps. Mais elle ne produit de l’insécurité que si la personne concernée ne retrouve pas de nouvel emploi. C’est donc moins l’instabilité de l’emploi qui pose problème (encore qu’elle débouche souvent sur un déclassement ou sur des emplois de mauvaise qualité et qu’elle s’accompagne de difficultés dans d’autres domaines de la vie, comme par exemple la capacité à contracter des emprunts), que l’insécurité, c’est-à-dire le risque que l’instabilité de l’emploi débouche sur du chômage durable. » Voir également sur ce point, de Robert Castel, L’insécurité sociale (Paris, Seuil, 2003) et « L’Effritement de la société salariale » (La revue de la CFDT, n° 17, février 1999), d’Alain Supiot (dir.), Au-delà de l’emploi (Paris, Flammarion, 1999) et de Bernard Gazier, Tous "Sublimes". Vers un nouveau plein-emploi (Paris, Flammarion, 2003) ainsi que « Assurance-chômage, employabilité et marchés transitionnels du travail », Cahiers de la MSE n° 1999.03.

Articles
Entretiens Repenser la protection sociale", entretien avec Robert Castel.
le 22 mars 2006


La protection sociale doit s’adapter pour répondre à la précarité croissante de l’emploi, analyse Robert Castel, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Extrait du magazine Sciences humaines.

Quels sont les grands enseignements que vous avez tirés de cette histoire sociale du travail qu’est La métamorphose de la question sociale* ?

J’ai essayé de reconstituer le mouvement de développement et de consolidation de ce que l’on peut appeller la « société salariale », en reprenant un terme de l’économiste Michel Aglietta (1), mais en essayant de le « sociologiser » un peu. Ce type de formation sociale a connu son apogée dans le milieu des années 1970, et se caractérise par une condition salariale solide, à laquelle sont attachés des droits consistants : droit du travail, protection sociale... On peut parler de société salariale parce que ces protections, qui ont été construites à partir du travail, en étaient venues à couvrir pratiquement l’ensemble de la population. Or il semble que depuis la "crise" des années 70, il y ait eu un effritement de cette structure. Je dis bien effritement et non pas effondrement, contrairement à certains discours catastrophistes sur « l’horreur économique » ou sur la fin du travail. Nous ne sommes pas dans une jungle, mais dans une société encore largement entourée et traversée de protections. Cependant, ces protections s’affaiblissent. Derrière ce phénomène, il y a une sorte de mutation du capitalisme. Nous sortons du capitalisme industriel qui à travers bien des conflits en était arrivé à construire des compromis assez consistants entre l’activité économique et la protection des salariés, et nous passons à un capitalisme, plus agressif, plus concurrentiel, mondialisé. Cela a notamment des incidences sur le statut de l’individu qui devient souvent un "individu par défaut", qui ne dispose pas du minimum de ressources, de supports, de droits pour conduire son existence sociale avec un minimum d’indépendance.

Vous soulignez à ce propos l’importance de ce que vous appelez la « propriété sociale ». Qu’entendez-vous par là ?

L’individu n’est pas une substance qui tomberait toute armée du ciel. Pour être un individu au sens positif du mot, c’est-à-dire capable de conduire sa vie avec un minimum d’autonomie, il faut prendre appui sur des ressources, des supports. Pendant très longtemps par exemple le libéralisme a vanté le modèle de l’individu propriétaire, à qui la propriété apporte à la fois des ressources matérielles permettant de s’assurer contre les aléas de la vie, et un statut, une reconnaissance. Evidemment, cette modernité libérale a été éminemment restrictive, laissant en particulier sur le bord de la route tous ceux qui n’avaient que leur travail pour vivre ou survivre. Et par exemple le travailleur du XIXe siècle, quand il n’était plus en âge de travailler, était dans une situation épouvantable : il risquait d’aller mourir à l’hospice, ou de devoir être entretenu par ses enfants - s’il en avait et s’ils en avaient les moyens...

En reprenant une intuition de Henri Hatzfeld (2), j’ai appelé propriété sociale les ressources et les droits que l’on a progressivement attachés au travail (sécurité sociale, droit du travail...), et qui sont une sorte de propriété pour les non-propriétaires, de propriété pour la sécurité, qui s’adresse à tous. Le droit à la retraite, par exemple, n’est pas une propriété privée au sens strict, mais une prestation construite à partir du travail qui est une condition de votre indépendance sociale. Avec cela, le travailleur ne devient pas un riche propriétaire, mais en termes de sécurité, de protections, sa situation peut se comparer à celle d’un petit rentier. Il est en mesure de demeurer un individu apte à se diriger par lui-même.

Comment ce système s’est-il effrité ?

Cette propriété sociale était le fruit d’un compromis construit dans le cadre du développement industriel. Il reposait sur des collectifs : grande industrie et syndicats puissants représentant les intérêts de grandes catégories sociales homogènes. Il y avait une sorte de synergie qui s’était installée entre cette organisation collective de la production et des protections également collectives garanties par l’Etat. En un mot, c’est le collectif qui protège : c’est par son inscription dans des collectifs (organisations, conventions collectives, droits et protections collectives) que l’individu prolétaire du début de l’industrialisation, complètement livré à son malheur, est devenu un salarié à part entière. Ce que l’on a pu voir à l’œuvre depuis les années 1970, c’est un processus de dé-collectivisation ou de ré-individualisation, dans l’organisation du travail elle-même, qui fait appel à de nouveaux impératifs : responsabilité, autonomie, initiative, nécessité de conduire sa carrière... Dans ce nouveau contexte, certaines personnes se tirent bien d’affaire. C’est d’ailleurs là-dessus que repose le discours néo-libéral : à travers cette nouvelle capacité d’initiative, des travailleurs peuvent maximiser leurs potentialités. Mais il y a individu et individu. Certains ont les ressources, les supports pour se conduire positivement comme des individus (leur formation, par exemple) et assumer le changement pour en tirer les bénéfices. Les autres sont complètement perdus, comme le chômeur de longue durée ou le jeune qui galère, c’est-à-dire qui n’arrivent pas à s’inscrire de manière un peu stable et durable dans ces systèmes de protections et qui restent dans cet état de flottaison ou de précarité permanente. S’ils perdent ces protections, ou ne parviennent pas à en trouver, ils sont cassés.

Pourtant, d’autres protections ont été mises en place justement pour ces personnes précaires...

Certes, il y a des tentatives de réponses à ces situations, en particulier les politiques d’insertion et l’octroi de prestations sous conditions de ressources pour les gens qui sont privés des protections tirées du travail. Mais il faut être conscient que cette évolution aboutit aussi à une transformation des systèmes de protection dans le sens d’un certain dualisme. Il y aurait d’un côté, bien qu’elles soient aussi menacées, des protections fortes correspondant à des droits inconditionnels, en général rattachées au travail. Et de l’autre, un développement des minima sociaux, s’attachant à des catégories particulières de la population connaissant des difficultés spécifiques qu’on essaie de compenser partiellement. Il faut bien entendu défendre ces protections, qui empêchent les gens de couler définitivement. Néanmoins elles n’ont pas la même consistance, la même qualité que les premières. Dans ces cas, la protection sociale ne consiste plus qu’en un mince filet de sécurité pour des gens qui sont dans le besoin, pour leur éviter de tomber dans la déchéance sociale. Ce n’est pas le sens fort de la protection, qui donnait accès à une citoyenneté sociale au sens plein du mot.

Que pensez-vous de la transformation de la relation des services sociaux aux personnes aidées, avec l’introduction des notions telles que « contrat » ou « projet » ?

Je crois qu’on est dans une certaine ambiguïté. Cela peut avoir un aspect positif, mais c’est aussi extrêmement dangereux parce que c’est demander beaucoup à ceux qui ont peu. Faire un projet, ce n’est pas quelque chose que l’on demande tous les jours à quelqu’un d’installé dans la vie. L’exiger de celui qui, comme le RMIste, a peu de ressources et des difficultés de tous ordres - c’est pour ça qu’il est au RMI ! - c’est prendre le risque que cela se retourne en culpabilité. Ou d’enfermer dans ce que François Dubet appele la « norme d’internalité » (3), c’est-à-dire de réduire le travail social à une sorte de dialogue d’accompagnement des gens en difficulté. Alors que si ces gens sont en difficulté c’est avant tout parce qu’ils manquent de ressources et de droits.

D’autant que la précarité est aussi un rapport au temps. Car pour maîtriser l’avenir, il faut une certaine stabilité du présent. Les droits constitutifs de la propriété sociale permettent de planifier sa vie. Si on en est privé, on est obsédé par le présent sans savoir de quoi demain sera fait. La remontée de l’insécurité sociale, c’est aussi le retour de la vie « au jour la journée », qui était la condition générale de la plus grande partie du peuple au 19e siècle, et donc à nouveau le risque de ne pas avoir les éléments de maîtrise de son destin social.

Beaucoup de difficultés actuelles peuvent ainsi se lire en termes de transformation du rapport au temps. La conception que nous pouvions avoir de l’avenir, il y a trente ans, avec la croyance assez générale que demain serait meilleur qu’aujourd’hui, permettait de se projeter. Le salarié pouvait par exemple accéder à la propriété, faire ses emprunts sur dix ans parce qu’il avait la quasi-certitude que dans dix ans il travaillerait encore et que son salaire aurait augmenté... Il pouvait maîtriser son avenir. Comment le salarié qui, aujourd’hui, prend son Contrat Nouvelle Embauche (CNE) et peut être licencié du jour au lendemain, peut-il penser sa vie dans trois ans, voire même dans six mois ou dans quinze jours ? C’est cela aussi la précarité.

Quelles solutions préconisez-vous ?

Je ne suis pas prophète, mais je crois que l’on ne pourra pas vraiment revenir en arrière. On ne va pas reconstruire le capitalisme industriel, ni le système de protections qui lui était associé. Il me semble qu’il y a un mouvement irréversible, qui va dans le sens de la la dé-collectivisation et de la mise en mobilité du monde du travail. Dès lors, le problème est d’essayer d’associer de nouvelles protections à ces situations nouvelles. Dans l’ordre du travail par exemple, étant donné que l’emploi à vie n’est plus la règle et ne le sera sans doute plus jamais, il faudrait construire des systèmes de sécurités et des protections qui colleraient à ces situations de mobilité, d’alternance entre deux emplois, de changement d’emploi, de recyclage... Des idées similaires sont défendues par des chercheurs comme Alain Supiot ou Bernard Gazier (4), et commencent à avoir une audience dans certains syndicats : instruire une sécurité sociale professionnelle au-delà de la dégradation du statut de l’emploi. Elles ont en commun d’essayer d’associer des protections, de la sécurité sociale à la flexibilité, bref de chercher un nouveau compromis entre mobilité et sécurité.

Propos recueillis par Xavier Molénat. Ce texte est extrait, avec l’autorisation de l’auteur et du magazine, de Sciences Humaines n°168, février 2006 (dossier "la société précaire").

*publié par Robert Castel Les métamorphoses de la question sociale(Fayard, 1995, réed. Folio 1999).

(1) Michel Aglietta et Anton Brender, Les métamorphoses de la société salariale, Calmann-Lévy, 1984 (2) H. Hatzfeld, Du paupérisme à la sécurité sociale, Armand Colin, 1971 (3) F. Dubet, préface à Denis Castra, L’insertion professionnelle des publics précaires, Puf, 2003 (4) A. Supiot (dir.) Au-delà de l’emploi. Transformations du travail et devenir du droit du travail en Europe, Flammarion, 1999 ; Bernard Gazier, Vers un nouveau modèle social, Flammarion, 2005.


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